« La crise du COVD-19 a récemment jeté un éclairage inattendu sur la sempiternelle question de l’opposition ville / campagne. Les mesures de confinement de la population mises en place par le Gouvernement se sont en effet traduites par « l’exode » d’une partie des citadins, notamment des métropoles, fuyant la promiscuité des villes pour aller se mettre au vert et envisageant même parfois de s’y installer définitivement. Assisterait-on dès lors à la revanche de la campagne sur sa rivale de toujours ? Beaucoup de territoires veulent y croire comme le montre la communication/publicité lancée par un grand nombre de communes ou d’intercommunalités dans le but d’inverser la courbe démographique en jouant sur l’effet télétravail. Cette opposition traditionnelle entre deux univers prétendument antagoniques pourrait nous amener cependant dans une impasse qui affaiblirait nos systèmes territoriaux.

Villes et campagnes façonnent notre territoire ; elles sont complémentaires et étroitement liées. Leurs interactions doivent être demain confortées davantage encore pour répondre aux attentes fortes en termes de circuits courts, ou encore d’accès à la nature pour les uns et pour répondre aux besoins de services et d’équipements structurants pour les autres ».

De fait, un exode urbain vers le rural aurait des conséquences très négatives sur l’environnement (consommation d’espaces, augmentation des GES due aux déplacements et au chauffage…) mais également sur l’identité de ces territoires. Le développement du péri-urbain depuis près de 60 ans nous impose de prendre du recul sur ces appels à la maison individuelle et les impacts d’un développement soutenu au sein de territoires ruraux.

Il conviendrait par conséquent de réinventer un pacte gagnant-gagnant entre les territoires ruraux et les villes pour favoriser des systèmes territoriaux plus résilients et plus performants. Au lieu d’encourager un départ vers les campagnes, il faudrait s’engager dans :

  • l’adaptation de nos villes et sortir d’une surconcentration de l’emploi dans les métropoles,
  • la redynamisation de notre maillage de petites et moyennes villes,
  • le renouvellement urbain des secteurs périurbains,
  • la reconquête de l’ensemble des bourgs ruraux,
  • la valorisation/le maintien de la vie dans les campagnes.

1/La nécessaire adaptation des villes

Le risque de repartir « comme avant » et d’oublier cette période de confinement est fort. Cette période a pourtant révélé certaines carences dans l’aménagement et le fonctionnement de nos villes, impactant le cadre de vie des urbains en exacerbant les côtés négatifs liés à l’enfermement et à la fermeture de tout ce qui fait la ville (commerces, lieux de culture, parcs, bars et restaurants…).

Néanmoins, la période a permis de soulever des questions sur la végétalisation, la pollution, la place des mobilités douces dans l’espace public (vélos mais aussi piétons), la valeur que nous donnons au logement (de plus en plus petit et finalement jouant de moins en moins le rôle d’espace de vie), la place laissée aux bureaux (à travers les quartiers d’affaire dont l’avenir est en suspens), etc. La sortie progressive de la crise sanitaire pourrait accélérer la quête de réponses concrètes adaptées à chaque ville et à chaque territoire.

Il est en effet indispensable désormais pour les villes de travailler activement à leur végétalisation voire à la réouverture des cours d’eaux busés il y a un demi-siècle, pour traiter les îlots de chaleur, conforter la biodiversité et reconnecter les réservoirs tout en étant le support d’espaces de loisirs (pistes cyclables, espaces détentes). L’espace public et les équipements publics doivent en premier lieu porter cet engagement.

Il est également urgent de se reposer la question de l’évolution structurelle des quartiers d’affaires qui génèrent des flux majeurs et sont désertés le week-end. Dans un contexte où le télétravail, voire de nouvelles formes de travail, va probablement prendre de l’ampleur dans la continuité des mesures prises lors du confinement et où la crise du logement (jamais solutionnée) reste majeure avec un coût du foncier qui flambe, la mono-fonctionnalité de ces espaces et leur sous-utilisation (par exemple la City à Londres n’est remplie en temps normal qu’à 80%) laissent songeur. Il est de notre devoir de penser les aménagements ou les bâtiments pour leurs usages dans le temps (à l’échelle d’une journée, d’un évènement, d’une saison) afin de les maximiser, et optimiser les espaces imperméabilisés. Cela nécessite de les penser comme des espaces adaptables et réversibles.

Enfin, il va être indispensable d’accélérer l’adaptation des villes à de nouvelles mobilités. Le développement frénétique de l’urbanisme tactique en vue du déconfinement pour répondre à un besoin, ou plutôt pour inciter les navetteurs à prendre leurs vélos, pose déjà des questions dans des villes qui ont, pour certaines, fait marche arrière sur quelques tronçons. Le développement tous azimuts a donc parfois été contre-productif et peut générer des tensions inutiles. Ne nous y trompons pas, le développement du vélo, qui dans des pays nordiques fonctionne très bien, est un enjeu fort (avec le développement d’infrastructures adaptées), mais le transport public doit également être relancé/revalorisé car il permet d’être une véritable alternative à la voiture. Tout aussi important le maillage d’espaces de coworking, et pas seulement au cœur des métropoles, peut-être une alternative à la voiture tout en déconcentrant une partie des emplois. Là encore, il ne faut pas penser un modèle plutôt qu’un autre mais penser les usages, se mettre à la place de ceux qui pratiquent la ville pour trouver des réponses sur mesures.

2/ Le péri-urbain, acte 2

Le développement du péri-urbain depuis l’après-Guerre a été réalisé sur un modèle de zoning fonctionnel et sur la base d’une mobilité presque exclusivement tournée vers la voiture.

Ces espaces sont venus répondre au souhait des Français d’accéder à une maison tout en restant à une distance raisonnable de leur lieu de travail. Les distances n’ont pas évolué, mais pour beaucoup le temps de déplacement a fortement augmenté.

Souvent décriés et chargés de tous les maux (la France moche, l’étalement urbain, un impact carbone important), ces espaces en sous-densité sont, sans aucun doute, les espaces de croissance des villes demain et le terrain de jeux pour réinventer un mode de vie et des espaces à vivre. Il y a fort à parier que la fragilisation des hypermarchés et des grandes enseignes entraînera de vastes friches commerciales. La désertification de certains lotissements des années 1970/80, composés de passoires énergétiques, doit être également anticipé au regard de l’augmentation forte du coût de l’énergie et de la faible qualité de ces constructions. Ces espaces doivent être repensés non plus comme des annexes aux villes-centres, c’est-à-dire dépendants de ces dernières, mais comme des espaces vivants et de proximité où l’ensemble des besoins du quotidiens doivent être accessibles à pied ou à vélos.

Ces espaces détiennent sans doute une part de la solution de la mise en œuvre de l’objectif zéro artificialisation nette. Cela nécessitera le développement de projets complexes (optimisation et renouvellement de zones d’activités et de zones commerciales, renouvellement de quartiers de lotissement, création de nouvelles centralités accessibles, optimisation des grands équipements de types zénith, développement d’emplois…) pour éviter de générer une densification subie et au coup par coup. Des exemples actuels de bimby ou de densifications anarchiques doivent nous alerter sur le nécessaire encadrement de ce développement. Les collectivités concernées doivent se saisir du sujet.

3/ Pour que la campagne reste la campagne

Les campagnes ne doivent pas être considérées comme le parent pauvre de nos systèmes territoriaux. L’accueil massif de nouvelles populations sans encadrement est une fausse bonne idée car elle viendrait surement banaliser voire défigurer ces territoires et déliter leur identité. Il est, en revanche, de notre devoir de les accompagner dans la construction d’un avenir plus désirable. Souvent en souffrance (vacance résidentielle et commerciale dans les centres-bourgs, diminution forte du nombre d’agriculteurs, accès aléatoire au numérique, recul des services publics, accès difficile à la mobilité, désert médical…), les campagnes qui restent la très grande majorité du territoire national et constituent une part importante de la richesse agricole et touristique du pays, se sentent marginalisées. Bon nombre de ménages qui voudraient rester à la campagne sont dans l’obligation de rejoindre les grandes villes pour l’accès aux formations, à l’emploi, à la santé… Le développement du numérique, le maintien de services publics, la création de tiers lieux, le développement de la culture, le développement de la e-santé doivent répondre aux enjeux du maintien d’un dynamisme dans ces territoires. Les villes vont devoir demain s’appuyer sur les territoires ruraux pour nourrir leur population, accéder aux matières premières et notamment au bois qui pourrait prendre une part plus importante dans la construction afin de répondre aux engagements de la COP 21. « Le désert français », en clin d’œil à l’ouvrage de Jean-François Gravier, doit se préparer à ces changements et à ces mutations, et les nouvelles technologies numériques constituent un véritable atout pour ces territoires.

Le réinvestissement des cœurs de bourgs et de villages qui portent la mémoire et qui ont pour certains été sur-densifiés, doit donc être accompagné pour préserver un patrimoine riche et redonner vie à ces logements dont une part importante est à l’abandon.

Le réinvestissement durable des territoires ruraux nécessite d’agir sur l’ensemble des champs de l’aménagement du territoire permettant d’éviter les principaux écueils que seraient les situations de précarité énergétique des ménages candidats à l’installation et le mitage de nos paysages de campagne.

Ces trois composantes de nos systèmes territoriaux sont pleinement imbriquées et interdépendantes. Continuer à les opposer ne peut que diviser notre société et nous mener dans une impasse. Les territoires ruraux et les espaces péri-urbains doivent être accompagnés par les villes pour remplir pleinement leur rôle. L’équilibre entre ces trois composantes est la clé d’un développement territorial plus résilient et performant. Il est donc de notre responsabilité, en tant qu’urbanistes, d’y contribuer activement.

L’ordonnance du 17 juin 2020 relative à la modernisation des schémas de cohérence territoriale (SCoT) pourrait favoriser l’émergence de ces politiques croisées et réellement imbriquées entre ces systèmes territoriaux, à condition que les décideurs mettent en œuvre des périmètres et des documents ambitieux !

Timothée HUBSCHER